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VI­GILANCE & AC­TION - N° 335  MARS - AVRIL 2016

L’ESPRIT GAULLISTE

EST TOUJOURS D’ACTUALITÉ EN 2016


L’esprit gaulliste, qui a marqué l’histoire de France, s’applique toujours parfaitement aux enjeux actuels. La pertinence de ses principes fondamentaux reste toujours aussi forte sur l’ensemble des sujets actuels.

Une approche politique globale. La première caractéristique de l’esprit gaulliste réside dans une approche politique globale sur les questions majeures, au-dessus notamment des revendications des partis, des syndicats, des communautés, des confessions, de tous groupements d’intérêt.

Pour illustrer ce point, on peut citer notamment, comme questions globales sur le plan extérieur, la situation actuelle de crise de l’Union européenne (portant sur les frontières, les migrations et les échanges), le développement de conflits armés dans la périphérie européenne, la permanence des risques financiers internationaux, l’absence de régulation de la mondialisation économique, la politique relative au climat. Sur le plan intérieur, les grands sujets tiennent à l’exercice du pouvoir par l’État, à la sécurité des citoyens, à la dépense publique et aux impôts, au chômage de masse, à l’importance de l’immigration et du nombre de clandestins, à la défense de l’identité nationale.

 L’indépendance de la France. Le refus de sa soumission à des systèmes ou organismes supranationaux, ou des puissances étrangères, étatiques, économiques et financières, reste un élément fondamental de l’esprit gaulliste. La France a été façonnée par l’histoire. Elle doit être défendue dans les domaines politique, économique, culturel, diplomatique et militaire. La tenue d’une ligne indépendante n’empêche pas, par ailleurs, d’avoir des alliés, en particulier des pays avec lesquels la France a noué des liens historiques étroits.

Par exemple, les traités internationaux qui nous lient à d’autres États au sein de l’Union européenne doivent pouvoir évoluer. Nos dirigeants doivent montrer leur volonté d’affirmer le point de vue de la France dans l’ensemble des débats qui animent aujourd’hui le monde, quitte à faire évoluer les traités comme, par exemple, l’accord de Schengen.

Le rassemblement de tous les Français. L’esprit gaulliste vise au rassemblement de tous les Français au-delà notamment des clivages politiques, syndicaux, locaux, religieux pour obtenir un dépassement et parvenir à établir la confiance de tous vis-à-vis des dirigeants politiques. Le projet politique consiste à rassembler une large majorité des citoyens sur des grands projets au-delà des clivages partisans, en faisant évoluer la manière même de faire de la politique. Le peuple de France aspire au rassemblement sur les grandes questions actuelles.

Par exemple, la présence de personnalités politiques dans la communication spectacle produit une profonde confusion qui a contribué ces dernières décennies à rabaisser le domaine politique. Il importe de mettre un terme à cette confusion afin que chacun excelle dans son domaine, la politique, le sport, le rire ou la chanson, sans mélange des genres.

Un pouvoir exécutif fort et stable. L’esprit gaulliste va dans le sens de l’existence dans notre pays d’un pouvoir exécutif fort et stable. La constitution de la Ve République le permet. Elle donne au président de la République un rôle décisionnaire sur les grands enjeux. Elle établit un lien direct que le chef de l’État et le peuple. Grâce au suffrage universel direct pour l’élection du chef de l’État, et le recours possible au référendum, la constitution de la Ve République permet à notre pays de pouvoir bénéficier des moyens d’une politique, échappant pour l’essentiel notamment aux pressions des partis, des syndicats, des groupes de pression, si les dirigeants politiques en font le choix et assument leurs responsabilités.

Pour prendre un exemple récent, citons celui de François Hollande, président de la République, s’intéressant dans le détail aux modalités de la construction ou de la non-construction d’un aéroport de province. Ce sujet, d’importance régionale, est du ressort de son gouvernement, voire d’un membre du gouvernement. Le président de la République doit se centrer sur des sujets d’importance nationale et internationale avec une vision actuelle et prospective large. Le mélange pratiqué ces dernières années des domaines du Président et de ceux du Premier ministre porte atteinte à l’esprit de la Ve République, et aux intéressés eux-mêmes.

Une vision internationale en faveur de la liberté et de la paix. L’esprit gaulliste porte une vision internationale en faveur de la liberté et de la paix. Il affirme que la France a vocation à participer à l’équilibre du Monde en raison de son histoire et de son rayonnement international. Historiquement, le gaullisme s’est illustré par un refus des totalitarismes communistes et nazis. L’esprit gaulliste conduit à un engagement actuel dans la lutte contre l’idéologie islamiste totalitaire en France et dans le Monde.

Par exemple, la menace actuelle est celle de l’idéologie islamiste totalitaire, comme il est appliqué dans certains États islamistes, par certains groupes religieux ou par des organisations terroristes comme le groupe État islamique (EI), Al Qaïda, Boko Haram, etc.

Une exigence de justice sociale. L’esprit du gaullisme affirme la nécessité de la solidarité nationale conduite par l’État à destination des personnes les plus faibles, les plus en difficulté et les plus pauvres dans la société. Elle se concrétise au travers des différents régimes sociaux et des aides sociales.

L’attachement à un système de protection sociale mis en place après la Seconde Guerre mondiale par le Général de Gaulle reste un marqueur de l’esprit gaulliste. Les régimes actuels (maladie, famille, chômage, retraite, dépendance) sont amenés à évoluer en fonction des contraintes économiques actuelles pour assurer leur permanence et se diriger vers davantage d’universalité au bénéfice de tous les Français.

La défense de la famille, de la jeunesse et de l’éducation. La famille est considérée, dans l’esprit gaulliste, comme le noyau de la société, c’est pourquoi une politique nataliste reste une priorité. De même, l’éducation nationale et l’enseignement supérieur se trouvent être le cœur de l’intervention de l’État vis-à-vis des familles et de la jeunesse. L’esprit gaulliste aspire à une réelle politique en faveur de l’engagement et de l’entrée dans la vie active de la jeunesse.

Actuellement, par exemple, l’éducation citoyenne des jeunes apparaît comme un objectif déterminant de l’école, à côté de l’acquisition de connaissances, de méthodes et de compétences.

Une responsabilité de l’État dans le développement économique. L’esprit gaulliste affirme la responsabilité de l’État dans le développement économique. Il appelle une politique volontariste menée par des plans de développement à divers niveaux pour porter de grands projets économiques (par exemple, dans les domaines des énergies, du spatial, du médical, du numérique, etc.) qui dépassent le niveau et la capacité des entreprises privées. Les interventions de l’État vont de pair avec la réalisation de toutes les conditions du développement de la libre entreprise en France.

Dans le contexte actuel, l’esprit gaulliste s’illustre par un refus de l’absence de limites d’un capitalisme mondialisé et de la finance internationale. Il a pour vocation de participer à l’élaboration de règles et de procédures étatiques et internationales de contrôle évitant des abus que connaît le domaine financier.

Un pragmatisme politique. L’esprit gaulliste ne génère pas une idéologie politique, tout au contraire, il s’inscrit en opposition avec les idéologies anciennes, comme actuelles. Il est caractérisé notamment par le recours à un pragmatisme politique utilisé en vue d’atteindre les objectifs fixés, comme l’indépendance et de rayonnement de la France dans le monde, l’unité du pays, la réussite de chacun dans une société en paix. L’esprit gaulliste laisse le choix des modalités d’actions selon les circonstances. Il repose sur quelques grands principes, évoqués précédemment, permettant la réalisation des objectifs politiques.

Pour prendre un exemple, selon les circonstances, le gouvernement peut prendre, sans a priori, la décision de nationaliser une entreprise, comme elle peut prendre la décision de la privatiser en fonction de l’intérêt de la nation ou des intérêts de l’entreprise et de ses salariés.

Communication du MIL du 9 mars 2016


êTRE GAULLISTE AUJOURD’HUI

par Jacques Godfrain,

ancien ministre, membre honoraire du parlement,

président de la Fondation Charles de Gaulle, président du comité d’Honneur du MIL


Parler aujourd’hui de l’économie, c’est nécessaire­ment parler de la mondialisa­tion, de l’ouverture des frontiè­res, du li­bre-échange inter­na­tional, de la concur­rence et des sacrifi­ces à faire en retour. De la France et des Français, il n’en est plus question. Pour­tant, pour nous, les gaullistes, au début, il y a la France et les Français.

Dans ce contexte de mon­dialisa­tion, la voix du général de Gaulle ré­sonne comme un appel à la résistance : il est temps, nous dit cette voix, de recons­truire ce lien social ab­solu qui unit la na­tion, le peuple et l’Etat, ce lien consubs­tantiel qui lie la Républi­que et la démo­cratie.

Or, quel est le paradoxe du gaul­lisme aujourd’hui ? Plus de Gaulle est loué, en­censé, una­ni­mement reconnu, même par ses adversai­res d’hier - qui n’est pas gaulliste au­jourd’hui ? - plus de Gaulle s’éloigne. Plus de Gaulle est mis en scène, plus il est ou­blié : de­venu une icône vide, transformé en my­the, récu­péré par une intel­li­gentsia autrefois gau­chiste, de Gaulle est dépos­sédé de l’essentiel de sa pensée politi­que. Car le gaullisme ne se ré­duit pas à du pragma­tisme.

Si le gaullisme n’a jamais été un dog­matisme doctrinaire, il se ca­ractérise en ré­alité par une pen­sée politique forte, dont le point d’ancrage est ce double lien, d’abord entre la pensée et l’action, en­suite en­tre l’action et les circonstan­ces : agir, en fonc­tion des cir­constances, dans le seul inté­rêt de la France et des Fran­çais, tel est le gaullisme.

Aujourd’hui encore, de Gaulle est mal lu, ou il n’est pas lu, car il en est de de Gaulle comme de Na­poléon : la gloire du militaire fait oublier la fé­condité du pen­seur, son extraor­dinaire lucidité et sa di­mension visionnaire. Le rêve de puis­sance militaire flatte en effet plus ai­sé­ment l’esprit des peu­ples. On se souvient des guerres, on ou­blie, après la si­gnature de la paix, le temps de la reconstruc­tion. Or, de Gaulle est tout aussi im­portant, pour la France, au mo­ment de la re­cons­truction, qu’au moment de «l’appel du 18 Juin». Dans les deux cas, ce qui pré­vaut, c’est une «cer­taine idée de la France».


UNE CERTAINE IDéE DE LA FRANCE


Cette phrase, qui ouvre les Mé­moires de guerre du Général de Gaulle, est d’une importance capitale pour com­prendre le rap­port qui existe entre la France et le gaullisme : «Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire au­tant que la raison.» Ignorer cette phrase, c’est méconnaî­tre, à la fois, la force et la logi­que de la pensée gaullienne, sa cohé­rence absolue.

De Gaulle n’a-t-il pas écrit : «Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve tou­jours Aristote» ? La référence à Aris­tote n’est pas un hasard, le gaul­lisme se veut héri­tier d’une pen­sée fondée sur la raison qui naît avec Aristote. Il n’est pas ques­tion de réduire le gaullisme au principe maurras­sien* de l’empirisme organisa­teur, encore moins d’accepter de l’inscrire dans ce que Ber­nard-Henri Lévy nomme «l’idéologie française» et qui fe­rait du gaullisme une sorte de régression nationale et conservatrice d’une essence douteuse, que seule l’entrée en résis­tance au­rait permis de ma­quiller.

 


Il n’est pas de France sans ouverture sur le monde, comme le symbolise son extra­or­dinaire façade mari­time ; il n’est pas de France sans la prise en compte de ce monde global qui est le nôtre au­jourd’hui. Il n’est pas de France sans l’Europe. D’ailleurs, de Gaulle était-il contre l’Europe ? Sûrement pas, même s’il se faisait une certaine idée de l’Europe, par sentiment et par rai­son, idée qui est celle des Etats-nations. Ce que de Gaulle voulait, c’était l’indépendance de la France et non son isolement.

Il existe donc, pour nous, les gaul­listes, d’abord la France et les Français, sans cris­pation ni nos­talgie d’un monde passé, sans démagogie électoraliste. Il existe la France et les Français, l’une n’allant pas sans les au­tres, idée sim­ple qu’il faut pourtant sans cesse rappeler et qui contredit les experts de la mon­diali­sation heu­reuse, qui affir­ment que la France va bien mais que les Français ne le savent pas. Car les Français, nous di­sent ces mêmes experts, sont ignorants de la chose éco­nomique. Fi­na­lement, le libéra­lisme liber­taire n’est rien d’autre qu’un stali­nisme à l’envers, puisqu’il prône le sacri­fice des géné­ra­tions ac­tuelles pour assu­rer le bonheur des gé­nérations futu­res. Encore ce mythe des­truc­teur de l’homme nouveau que tous les totalita­ris­mes ont voulu faire naître : l’homme nou­veau com­muniste, l’homme nouveau des na­zis, l’homme nouveau de l’intégriste musul­man. . .

Plus sournois, car paré des habits d’une modernité qui en­tretient la confu­sion entre li­berté et libertarisme, voici que surgit, à l’aube du XXI° siècle, l’Homo economicus nouveau, libéré des con­traintes géogra­phi­ques, dé­barrassé de tout repère éthique, l’oeil fixé sur les cours de la Bourse, gérant sa for­tune en di­rect sur Inter­net, trouvant son ac­com­plis­sement dans la disso­lution du lien so­cial. Car il n’est plus question de cet ef­fort na­tio­nal incarné pendant trente ans par le géné­ral de Gaulle, cet ef­fort ac­compli par tous, chacun étant en droit d’attendre, en juste re­tour, le partage des fruits de la crois­sance, la Ré­publique as­su­rant, dans le même temps, le bon fonction­nement de l’ascenseur social. Or, avec cette dissolution du lien social, il est à craindre que l’idéologie du libé­ralisme li­ber­taire ne soit la justi­fication des totalita­rismes de demain. Car ce qui reste, au-delà des idéo­logies du passé, c’est la ques­tion sociale.


LA QUESTION SOCIALE


Toujours la question so­ciale, di­ront certains. Mais pourquoi ne pas relire de Gaulle ?

Les textes clefs, les voici :

«La question sociale, tou­jours posée, jamais résolue, (...) est l’origine des grandes secous­ses que l’univers a su­bies (...). C’est la même ques­tion toujours posée, jamais ré­so­lue, qui, au­jourd’hui, pousse le monde vers un drame nou­veau. (...) Elle do­mine tout et (...) l’épée de Da­moclès restera suspendue tant que, dans la so­ciété, chaque homme ne trou­vera pas sa place, sa part et sa di­gnité.»

Ce premier texte, d’une ac­tualité brû­lante aujourd’hui en­core, date pourtant du 1er mai 1950. Pour de Gaulle, la ques­tion so­ciale, «toujours po­sée, jamais ré­so­lue», entraîne l’affai­blis­se­ment des na­tions, il fallait donc agir.

On constate alors, dans ces tex­tes, que de Gaulle as­socie tou­jours indépen­dance na­tio­nale, dé­veloppement éco­no­mi­que et trans­formation so­ciale. Cette idée apparaît dès 1940-1943, lors du sé­jour à Londres. Les dis­cours et les mes­sages de l’époque, cons­truits sur le thème de la partici­pa­tion, en témoi­gnent.

On relira avec profit la conclusion du fameux discours d’Oxford, qui date du 15 no­vem­bre 1941. De Gaulle, en pleine guerre, se pro­jette déjà dans l’avenir : «Si complète que puisse être, un jour, la vic­toire (...) des nations démo­cratiques, (...) rien n’empêchera la me­nace de re­naître plus redoutable que ja­mais, rien ne sau­vera l’ordre du monde, si le parti de la li­bé­ra­tion, au mi­lieu de l’évolution im­po­sée aux sociétés par le progrès mé­cani­que moderne, ne parvient à construire un or­dre tel que la li­berté, la sécu­rité, la dignité de chacun y soient exaltées et ga­ran­ties... On ne voit pas d’autre moyen d’assurer en définitive le triom­phe de l’esprit sur la ma­tière.»

Assurer le triomphe de l’esprit sur la matière, tel est l’enjeu que de Gaulle as­signe à la politique. Ce message est ce­lui d’Aristote, il est celui du Siè­cle des Lu­mières, il est celui de Tocqueville, il est aussi ce­lui du gaullisme. Rien ne change : le combat pour les idées de pro­grès, de justice sociale et de dé­mocratie se poursuit éter­nelle­ment : l’histoire n’a pas de fin, seules les circonstances chan­gent. Avec de Gaulle, nous avons appris que l’action politique n’est pas vaine. Elle est même devenue encore plus essen­tielle, car, avec l’effondrement des grandes idéologies et la dispari­tion de l’ancienne vision mani­chéenne du monde, le réel appa­raît dans toute sa complexité. En même temps, les lo­giques de dé­velop­pement de l’après-guerre, à l’abri des frontières protectrices et de l’étendue des grands empi­res, ont atteint, de­puis long­temps, leurs limites. De Gaulle le sa­vait, lui qui voyait la France et le monde avec trente ans d’avance. Car le gaullisme est le contraire du pilotage à vue ou du pragma­tisme lié à une forme de renon­cement devant la com­plexité du réel. La vo­lonté doit-elle dis­paraî­tre ? Bien-sûr que non. Pour com­prendre cela, il nous faut re­vi­siter les idées fon­da­men­tales du gaullisme.


LES IDéES FONDAMENTALES DU GAULLISME


Première idée : l’action po­li­tique n’est pas vaine.

Deuxième idée : la politi­que doit con­duire l’économie et non pas l’inverse.

Troisième idée : l’action po­litique ne doit poursuivre qu’un but, consolider la com­munauté nationale.

Quatrième idée : consoli­der la commu­nauté nationale, c’est dé­velopper la société participa­tive dans tous les do­maines.

Cinquième idée :  l’indé­pen­dance ne si­gnifie pas l’isolement.

Soyons clairs là encore : la pen­sée du gaullisme ne com­mence ni ne s’arrête à «l’appel du 18 Juin», même si cet ap­pel, contre l’infâme renonce­ment pétainiste, sym­bolise l’essence même de cette pen­sée. Si l’histoire a fait de l’appel du 18 Juin le point d’ancrage du gaul­lisme, de Gaulle a cons­tamment dé­passé la pro­blématique mili­taire. La guerre est certes ce qui permet de faire naî­tre, im­mé­dia­tement, le sentiment na­tional et l’idée de défense de la patrie. En temps de paix, senti­ment na­tional et patrie s’estompent au point de deve­nir désuets pour cer­tains. Au­jourd’hui, la polémi­que sur les coûts de l’Etat-na­tion, la dé­cen­tralisation, l’ouver­ture phy­si­que et virtuelle des fron­tières, l’interna­tionali­sation du capital conduisent certains à nier l’idée même de nation. Le monde est notre village, nous sommes deve­nus citoyens du monde. La vente sur Internet tient lieu de projet so­cial pla­né­taire. Belle utopie qui mas­que la réalité.


L’IDéE DE NATION


L’idée de nation reste d’une évi­dente ac­tualité pour les répu­bli­cains ; elle n’est pas le refuge des nostalgiques de la mi­litari­sation ou des va-t-en guerre. En y re­gardant de près, on s’aperçoit que les convictions natio­nales recou­vrent l’idée même de la devise ré­publicaine : Liberté, Egalité, Fra­ternité.

Jean-Louis Debré écrit, fort jus­tement (Jean-Louis Debré, Le Gaullisme n’est pas une nos­talgie, Robert Laffont, 1999.) : «La nation seule permet à la de­vise républicaine Liberté, Ega­lité, Frater­nité, d’être cohérente. La Liberté seule détruirait l’Egalité et ferait des maîtres et des esclaves de ceux qui ont de la chance et de ceux qui n’en ont pas. Mais s’il n’y avait que l’Egalité, elle dégé­nére­rait en égalitarisme, étouffe­rait la Li­berté, la créa­tivité, et ap­pauvri­rait chacun. Seule la Fra­ternité impose la ré­union de ces deux va­leurs qui, livrées à elles-mê­mes, entreraient spontané­ment en conflit l’une avec l’autre.»

Et c’est tout aussi justement qu’il fait, à la suite de Péguy, de la Fraternité «le terme cen­tral de la devise de la Répu­blique», car la Ré­publi­que ne confond pas li­berté et libéra­lisme, elle ne confond pas égalité et égalita­risme. L’excessive li­berté du li­béralisme li­bertaire conduit à nier l’idée même de nation, car le ca­pita­lisme financier n’a pas de patrie.

Etre gaulliste aujourd’hui a donc un sens. Ce n’est ni une attitude passéiste, ni la nostal­gie d’un monde révolu, ni un com­porte­ment dé­suet qui fe­rait sou­rire : c’est au contraire le si­gne d’un enga­ge­ment d’une ex­trême mo­der­nité, dès l’instant que ce qui est en jeu, c’est l’avenir de la na­tion dans le contexte d’une coopération européenne, mon­diale, car, dé­sormais, la réflexion ne s’arrête pas à l’Europe. La concurrence est mon­diale, la guerre éco­nomi­que est une ré­a­lité. Mais cette guerre ne peut pas se dé­rouler sans règles, car, depuis la chute de Berlin, c’est la planète entière qui vit selon les règles de l’économie de mar­ché, les der­niers pays commu­nistes et les pays pauvres cons­tituant un for­mi­dable réservoir de mains-d’œuvre à très bas prix, facile­ment exploita­bles hors de tout re­père éthique.


*(Maurice Barrès a certes in­fluencé la pensée du gé­néral de Gaulle. Lorsqu’il se définit, Barrès parle de « l’alliance de l’intelligence la plus haute à l’émotivité la plus in­tense ». Les deux premières phrases des Mé­moires de guerre reprennent cette idée. En même temps, senti­ment national, esprit patrioti­que, enra­cinement et syn­crétisme reli­gieux, fortement liés chez Barrès, se re­trou­vent chez de Gaulle. Mais l’engagement de Barrès au­près de la droite nationaliste au mo­ment de l’affaire Dreyfus, ses pri­ses de posi­tion ultrana­tionalistes, une action politique qui se ré­duit au principe du « pragma­tisme or­ga­nisa­teur » suffisent pour mon­trer que de Gaulle n’est pas un pen­seur barrésien.)

Repris de « Vigilance et Action » N° 289  Juin 2013